9
Mowry descendit de l’autobus avant qu’on ne le rattrape et il en prit un autre qui roulait dans une direction perpendiculaire. Mais il ne joua pas à chat perché à travers la ville comme les autres fois. Ses poursuivants avaient sans doute son signalement et il devait avoir presque tout Jaimec à ses trousses.
Il prit enfin un autocar qui sortait de la ville. Celui-ci le déposa à quinze cents mètres du pont où il avait caché les cinquante mille guilders. Il retourna dans la forêt.
Revenir sur ses pas et déterrer l’argent serait dangereux. Les voitures de police allaient se diriger par là avant longtemps ; on ne se contenterait pas de pourchasser à Pertane le fermier ventripotent. Tant que durait le jour, James Mowry ferait mieux de disparaître de la ville avant de se choisir un nouveau déguisement.
Avançant rapidement, il atteignit l’orée de la forêt sans être arrêté ni questionné. Il continua à emprunter la route pendant un moment, se réfugiant parmi les arbres dès qu’approchait une voiture. Mais la circulation se faisait plus dense et les véhicules étaient si fréquents qu’il finit par abandonner tout espoir de progrès avant la nuit. Et il était assez fatigué ; ses paupières étaient lourdes et ses pieds en piteux état.
Pénétrant un peu plus dans les fourrés, il se trouva un coin confortable et bien dissimulé ; il s’allongea sur un grand tapis de mousse et lâcha un soupir de satisfaction.
Wolf avait affirmé qu’un seul homme pouvait paralyser toute une armée. Mowry se demanda quel nombre il avait mobilisé et à quoi cela avait bien pu servir. Combien d’heures de main-d’œuvre sa présence avait-elle coûté à l’ennemi ? Quelques milliers, quelques dizaines de milliers, quelques millions ? À quelle forme de service ces heures auraient-elles été consacrées si James Mowry n’avait forcé l’ennemi à les gaspiller dans d’autres domaines ? Ah, c’est suivant la réponse à cette hypothétique question que se mesurait la véritable efficacité d’une guêpe.
Petit à petit, il abandonna ces rêveries stériles et se laissa aller au sommeil. La nuit était tombée lorsqu’il s’éveilla, ragaillardi, plein d’énergie, et un peu moins amer. Les choses auraient pu être pires, bien pires. Par exemple, il aurait pu aller tout droit au Café Susun et se jeter en plein dans la gueule du Kaïtempi. On l’aurait détenu par principe, et il doutait de sa capacité à tenir le coup si l’on se mettait à le charcuter un peu. Et les seuls prisonniers dont le Kaïtempi n’obtenait rien étaient ceux qui parvenaient à se suicider avant d’être interrogés.
Tandis qu’il avançait régulièrement vers la caverne, il bénit sa chance, sa sagesse – ou son intuition – pour avoir donné ce coup de téléphone. Puis ses pensées revinrent à Gurd et Skriva. S’ils avaient été capturés, il était alors dépourvu d’alliés valables et se retrouvait tout seul. Mais s’ils avaient, comme lui, échappé au piège, comment les retrouver ?
Mowry arriva à sa caverne avec l’aube. Il ôta ses chaussures, s’assit sur la plage de galets et plongea ses pieds douloureux dans le ruisseau. Son esprit ne cessait de ruminer sur la façon de retrouver Gurd et Skriva s’ils étaient toujours libres. Le Kaïtempi finirait par ne plus s’occuper du Café Susun… soit parce qu’il serait convaincu d’en avoir tiré le maximum, soit par l’urgence d’autres affaires. Il serait alors possible d’y retourner pour trouver quelqu’un qui puisse lui donner tous les renseignements voulus. Mais Dieu seul savait quand cela serait possible.
Sous un déguisement radicalement différent, il pouvait flâner dans le voisinage du café jusqu’à ce qu’il trouve l’un des habitués et l’utilise pour arriver à Gurd et Skriva. Mais il y avait des chances pour que le Kaïtempi conserve le Café Susun comme point de mire, des policiers en civil guettant toute personne étrangère dans un rayon de cent mètres.
Après une heure de méditation, Mowry décida qu’il existait une possibilité de recontacter les deux frères. Elle dépendait non seulement de leur liberté, mais de leur intelligence et de leur imagination. Cela pouvait marcher, ils étaient brutaux et sans pitié, mais pas idiots.
Il pouvait leur laisser un message au même endroit qu’auparavant, sur la route de Radine, au pied de la borne 33-den. S’ils avaient accompli leur dernière tâche, cinquante mille guilders les attendaient ; voilà qui suffirait à aiguiser leur bon sens.
Le soleil se leva et répandit sa chaleur dans les arbres et à l’entrée de la caverne. C’était l’une de ces journées qui vous amènent à vous allonger et à ne rien faire. Succombant à la tentation, Mowry s’accorda des vacances et remit toute action au lendemain. La chose était nécessaire ; pourchassé sans relâche, dormant mal, toujours tendu, il avait maigri et ses ressources physiques s’épuisaient.
Il flânocha toute la journée à l’intérieur ou à proximité de la caverne, profitant de cette quiétude et s’offrant nombre de plats terriens succulents.
De toute évidence, l’ennemi était obsédé par l’idée que son gibier cherchait abri uniquement dans les endroits très peuplés ; il ne lui était absolument pas venu à l’idée que l’on pût prendre la clé des champs. C’était assez logique, de leur point de vue, puisque le Dirac Angestun Gesept devait être un groupe bien structuré, trop important et trop dispersé pour se tapir dans une caverne. La guêpe avait grossi dans de telles proportions qu’ils n’allaient pas perdre leur temps à la chercher dans un tel endroit.
Cette nuit-là, James Mowry dormit à poings fermés, et il fit tranquillement le tour du cadran. Il passa le lendemain matin dans l’oisiveté la plus complète et se baigna dans la rivière pendant la chaleur de midi. Dans la soirée, il se coupa les cheveux à la militaire et ne conserva que quelques poils raides sur le crâne. Une nouvelle injection oblitéra le falkin. Il se repeignit d’un violet plus foncé, plus net. Des prothèses remplacèrent ses dents de sagesse et donnèrent à son visage un air plus pesant et plus large, et une mâchoire plus carrée.
Il changea complètement de vêtements. Il chaussa des bottes militaires ; son costume civil était coûteux, sa cravate fut nouée à la façon de la marine spatiale. Il ajouta à cet ensemble un oignon en platine ainsi qu’un bracelet du même métal portant une plaque d’identité.
Il était désormais quelques degrés au-dessus du Sirien moyen. Les nouveaux papiers qu’il empocha confirmaient cette impression. Ils affirmaient qu’il était le colonel Krasna Halopti des Renseignements militaires et, en tant que tel, habilité à requérir l’assistance de toute autorité sirienne, toujours et partout.
Satisfait à cent pour cent de son rôle qui ressemblait si peu aux précédents, Mowry s’assit sur un container et écrivit une courte lettre :
J’ai essayé de vous contacter au café et j’ai trouvé l’endroit bourré de sokos-K. L’argent vous attend à la base du pilier sud-est du Pont d’Asako. Si vous êtes libres et si vous êtes prêts à continuer à travailler, laissez un message m’indiquant quand et où je pourrai vous contacter.
Sans signer, il la plia et la glissa dans une enveloppe en cellophane à l’épreuve de l’humidité. Dans sa poche, il plaça un petit automatique silencieux. Le pistolet était sirien et il possédait un faux port d’arme.
Ce nouveau rôle était plus audacieux et plus dangereux que les autres ; une vérification auprès des officiels le trahirait en un rien de temps. La compensation se situait dans le respect du Sirien moyen pour l’autorité. S’il se comportait avec suffisamment d’assurance et de morgue, même le Kaïtempi aurait la tentation de l’accepter pour ce qu’il n’était pas.
Deux heures après la venue des ténèbres, il actionna le container 22 et pénétra dans la forêt, muni d’une valise plus grande et plus lourde que la précédente. Il regretta de nouveau la distance qui séparait la caverne de la route ; trente kilomètres dans chaque, sens, c’était à la fois ennuyeux et fatigant. Mais c’était aussi payer, somme toute bon marché, la sécurité de son approvisionnement.
Cette fois-ci, il marcha plus longtemps car il ne passa pas par la route pour faire de l’auto-stop. Dans son nouveau déguisement, ce serait une erreur, et il attirerait mal à propos l’attention. Il suivit donc la lisière de la forêt jusqu’au point où deux autres routes se croisaient. Au matin, il attendit un autocar express qui finit par apparaître au loin. Il s’avança au milieu de la route, le prit et se retrouva au centre de Pertane.
En une demi-heure, il découvrit une dyno arrêtée qui correspondait à ses besoins, monta dedans et s’éloigna. Personne ne lui courut après en criant au meurtre ; le vol était passé inaperçu.
Il s’arrêta à la route de Radine, attendit que l’artère soit dégagée et enterra sa lettre au pied de la borne. Puis il retourna à l’intérieur de Pertane et laissa la voiture là où il l’avait trouvée. Il était resté absent une heure, et il était probable que le propriétaire n’avait pas eu besoin de son véhicule pendant ce laps de temps.
Mowry se rendit ensuite à la poste principale, toujours pleine de monde, sortit une demi-douzaine de petits colis pesants de sa valise, écrivit les adresses, et les posta.
Chacun contenait une boîte sous vide avec un mouvement d’horlogerie, un morceau de papier et rien d’autre. La minuterie émettait un tic-tac sinistre… suffisamment fort pour être entendu par quelqu’un à l’esprit suffisamment soupçonneux. Le papier annonçait brièvement et clairement :
Ce paquet aurait pu vous tuer.
Deux paquets différents se retrouvant à l’instant voulu pourraient
tuer cent mille personnes.
Terminez cette guerre avant qu’on ne vous
extermine !
Dirac Angestun Gesept.
Des menaces, c’était tout… mais assez efficaces pour s’opposer un peu plus à l’effort de guerre ennemi. Elles angoisseraient les destinataires et donneraient un nouveau sujet de préoccupation à leurs forces. Sans nul doute, les militaires fourniraient-ils un garde du corps à chaque huile se trouvant sur Jaimec ; cela, seul, paralyserait un régiment.
On examinerait le courrier et l’on ouvrirait tous les colis douteux dans une pièce capitonnée. On fouillerait toute la ville avec des détecteurs de radiations pour trouver des composants de bombe à fission. La défense passive serait prête à intervenir en cas d’explosion géante. On arrêterait et l’on soumettrait à la question quiconque se promènerait dans la rue avec un tant soit peu l’air d’avoir quelque chose à cacher ou une expression légèrement exaltée ou dérangée.
Oui, après trois meurtres, en attendant d’autres, les autorités n’oseraient traiter les menaces du DAG comme des bavardages de dingues en liberté.
Tout en flânant dans la rue, Mowry s’amusa à s’imaginer un destinataire qui fonçait tremper le colis dans l’eau tandis que quelqu’un d’autre appelait en catastrophe une équipe de déminage. Il était à ce point plongé dans ses pensées qu’il lui fallut un certain temps avant de prendre conscience d’un hululement aigu qui s’élevait et tombait sur Pertane. Il s’arrêta, regarda autour de lui, fixa le ciel mais n’aperçut rien d’extraordinaire. La plupart des gens semblaient avoir disparu de la rue ; quelques-uns, comme lui, restaient perplexes sur le trottoir.
L’instant d’après, un flic lui donna une tape dans le dos.
« Descendez, espèce d’idiot !
— Descendre ? Mowry le considéra sans comprendre. Descendre où ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Dans un abri ! s’écria le flic en lui faisant signe de filer. Vous ne voyez pas que c’est une alerte aérienne ? » Sans attendre de réponse, il continua à courir en gueulant en direction des autres gens : « Descendez ! Descendez ! »
Mowry se retourna et rejoignit les autres qui se précipitaient dans un long escalier menant au sous-sol d’un immeuble administratif privé. Il fut surpris de trouver qu’il y avait foule. Plusieurs centaines de personnes y avaient cherché refuge de leur propre chef. Elles se tenaient debout, assises sur des bancs ou appuyées contre le mur. Mowry dressa sa valise et s’assit dessus.
À côté de lui, se trouvait un vieillard irrité qui le jaugea d’un regard chassieux et lança : « Alerte aérienne ! Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Rien, répondit Mowry. À quoi bon penser ? On ne peut rien y faire.
— Mais les flottes des Spakums ont été détruites ! hurla le vieillard, centrant sur Mowry des paroles qu’il adressait à toute l’assistance. Ils l’ont répété sans arrêt, à la radio et dans les journaux. Les flottes spakums ont été balayées. Alors, qu’est-ce qui a déclenché l’alerte, hi ? Qu’est-ce qui peut nous attaquer hi ? Dites-moi un peu !
— Peut-être que ce n’est qu’un exercice, tenta de l’apaiser Mowry.
— Exercice ! Il postillonnait avec une fureur sénile. Pourquoi des exercices, et qui les a décidés ? Si les forces spakums sont battues, pourquoi se cacher ? On n’a à se cacher de personne !
— Ne vous en prenez pas à moi, lui conseilla Mowry, las des gémissements de son interlocuteur. Ce n’est pas moi qui ai donné l’alerte.
— Y a un putain d’idiot qui a dû la déclencher ! s’entêta le vieillard. Il y a aussi des sokos menteurs qui veulent qu’on croie que la guerre est finie quand elle ne l’est pas. Qu’est-ce qu’il y a de vrai dans ce qu’on nous dit ? Il cracha sur le sol. Une grande victoire dans le secteur du Centaure… et puis une alerte aérienne ! Ils doivent penser qu’on est de sacrés… »
Un personnage trapu et pesant s’avança jusqu’à l’orateur et lui lança : « La ferme ! »
Le vieillard était trop absorbé par ses malheurs pour s’abaisser, trop têtu pour reconnaître la voix de l’autorité.
« Non, je ne la fermerai pas ! Je rentrais chez moi quand quelqu’un m’a poussé ici parce qu’une sirène s’est mise à brailler et… »
L’homme trapu ouvrit sa veste, présenta un insigne et répéta sur un ton plus rude : « Je vous ai dit de la fermer !
— Qui vous croyez que vous êtes ? C’est pas à mon âge que je vais… »
D’un mouvement rapide, l’homme arbora une matraque en caoutchouc qu’il abattit sur la tête du vieillard. La victime s’écroula comme un daim blessé.
Dans la foule une voix s’écria : « C’est une honte ! » Plusieurs autres murmurèrent, s’agitèrent, mais n’agirent point.
Soudain, l’homme trapu montra ce qu’il pensait de cette désapprobation en donnant plusieurs coups de pied à sa victime. Levant les yeux, il rencontra le regard de Mowry et le défia. « Et alors ? »
Mowry répondit d’un ton égal : « Vous êtes du Kaïtempi ?
— Ouin. Qu’est-ce que ça peut vous faire ?
— Rien. J’étais seulement curieux.
— Grave erreur. Tenez votre nez de fouine à l’écart de ça ! »
La foule marmonna et s’agita à nouveau. Deux policiers, arrivant de la rue, s’assirent sur la dernière marche et s’épongèrent le front. Ils avaient l’air nerveux et surexcités. L’agent du Kaïtempi les rejoignit, tira un pistolet de sa poche et le tint, bien en vue, à plat sur ses genoux. Mowry lui sourit d’un air énigmatique.
Le silence de la ville s’insinua alors à l’intérieur de l’abri. Les gens aux aguets devenaient de plus en plus tendus. Au bout d’une demi-heure, on entendit une série de sifflements. Débutant sur une note grave, ils finirent par s’évanouir dans le ciel.
La tension s’accrut : on ne gaspillait pas des missiles téléguidés pour s’amuser. Au-dessus d’eux, à une certaine distance, devait se trouver un astronef spakum… portant peut-être un chargement qu’il risquait de lâcher à tout moment.
Il y eut une nouvelle série de sifflements ; puis le silence revint. Les flics et l’agent secret se levèrent, s’enfoncèrent un peu plus dans le sous-sol et se retournèrent pour observer les marches de l’escalier. On pouvait entendre la respiration de chacun, parfois spasmodique, comme s’il devenait difficile d’utiliser ses poumons. Tous les visages trahissaient une tension interne, et il régnait une odeur âcre de transpiration. La seule pensée de Mowry fut que c’était une sacrée façon de mourir que d’être désintégré dans un bombardement effectué par les siens.
Dix minutes plus tard, le sol se mit à vibrer ; les murs frémirent ; tout le bâtiment trembla. De la rue, leur parvint le tintamarre des vitres qui s’abattaient. Il n’y eut aucun autre bruit, aucun grondement d’explosion, aucun borborygme de propulseurs dans la stratosphère. Ce calme était inquiétant à l’extrême.
Il fallut trois heures avant qu’un nouveau hululement de sirène ne proclame la fin de l’alerte. La foule sortit avec un soulagement immense. Le vieillard fut évité, mais demeura allongé sur le sol. Les deux flics avancèrent ensemble dans la rue alors que l’agent du Kaïtempi se dirigeait dans l’autre sens à grands pas.
Mowry le rattrapa et lui parla sur un ton de conversation. « Effet de choc seulement. Ils ont dû les lâcher assez loin. »
L’autre grogna.
« Je voulais vous parler, mais je ne pouvais le faire devant tous ces gens.
— Ouin ? Pourquoi ? »
En guise de réponse, James Mowry lui présenta sa carte d’identité et son mandat de réquisition.
« Colonel Halopti, des Renseignements militaires. » Lui rendant sa carte, l’agent secret perdit un peu de son air belliqueux et fit un effort pour se montrer poli. « Qu’est-ce que vous vouliez me dire ?… C’est au sujet de ce vieux bavard ?
— Nin. Il a eu ce qu’il méritait. Il faut louer la façon dont vous l’avez traité. » Il nota le regard de satisfaction de son interlocuteur et ajouta : « Un vieux jacasseur pareil risquait de rendre les gens hystériques.
— Ouin, c’est vrai. La seule façon de contrôler une foule, c’est d’isoler et d’abattre ses porte-parole.
— Quand l’alerte a sonné, j’étais en route pour le Q.G. du Kaïtempi afin d’y trouver un agent sûr, lui expliqua Mowry. Quand je vous ai vu en action, j’ai eu l’impression que vous m’en épargneriez la peine. Vous êtes le type même qu’il me faut : rapide à la détente et n’acceptant pas les absurdités. Quel est votre nom ?
— Sagramatholou.
— Ah, vous êtes originaire du Système K-17, hi ? Tout le monde y a des noms composés, n’est-ce pas ?
— Ouin. Et vous êtes de Diracta. Halopti est un nom diractien, et vous avez un accent mashambi. »
Mowry éclata de rire. « On ne peut pas se cacher grand-chose, n’est-ce pas ?
— Nin. Il jaugea Mowry avec une curiosité évidente. Que voulez-vous de moi ?
— J’espère agrafer le chef d’une cellule du DAG. Il faut agir vite et calmement. Si le Kaïtempi utilisait cinquante personnes et en faisait une opération d’envergure, il effraierait tout le reste. Un à la fois, c’est la meilleure technique. Comme disent les Spakums : Qui va lentement, va sûrement.
— Ouin, c’est le meilleur moyen, approuva Sagramatholou.
— Je suis sûr de pouvoir capturer ce type tout seul, sans effrayer les autres. Mais si je rentre par-devant, il risque de sortir par-derrière, alors il faut qu’on soit deux. Je veux un homme sûr, s’il se taille. Tout le mérite de la capture vous reviendra… »
Les yeux de l’autre s’étrécirent et prirent un éclat nouveau. « Je serai heureux de vous accompagner si le QG est d’accord. Je vais leur téléphoner et leur demander.
— À votre guise, fit Mowry avec une insouciance qu’il était loin de ressentir. Mais vous savez certainement ce qui va arriver.
— À quoi pensez-vous ?
— Ils vous retireront et m’assigneront un officier de grade équivalent au mien. Mowry fit un geste méprisant. Quoique je devrais me taire, étant moi-même colonel, je préférerais choisir un homme à moi. »
L’autre se gonfla la poitrine. « Vous avez peut-être raison. Il y a officier et officier.
— Précisément ! Alors, vous êtes avec moi ou non ?
— Endosserez-vous toutes les responsabilités si mes supérieurs protestent ?
— Naturellement !
— Ça me suffit. Quand commence-t-on ?
— Tout de suite.
— Parfait, conclut Sagramatholou en se décidant. De toute façon, je ne suis pas de service avant la troisième heure.
— Bon ! Vous avez une dyno civile ?
— Toutes nos dynos ont l’air ordinaire.
— La mienne porte des insignes militaires, mentit Mowry. On ferait mieux d’utiliser la vôtre. »
L’autre accepta cette affirmation sans problème ; il était totalement investi par son désir de s’attribuer le mérite d’une importante capture et la perspective de trouver une nouvelle victime pour le garrot.
Ayant atteint le parking au coin de la rue, Sagramatholou prit place derrière le volant d’une grosse dyno noire. Posant sa valise sur le siège arrière, Mowry s’assit à côté de lui. La voiture s’engagea dans la rue.
« Où va-t-on ?
— Vers le sud, derrière l’usine de construction mécanique de Rida. Ensuite, je vous montrerai. »
Avec emphase, l’agent secret fit d’une main un geste coupant et déclara : « Le DAG nous rend dingues. Il est grand temps qu’on le stoppe. Comment avez-vous eu une piste ?
— On l’a trouvée sur Diracta. L’un d’eux nous est tombé entre les mains, et il a bavardé.
— Sous l’effet de la douleur ? avança Sagramatholou en gloussant.
— Ouin.
— C’est comme ça qu’il faut les traiter ! Ils causent toujours quand ils ne peuvent plus le supporter. Ensuite, ils meurent très facilement quand on n’a plus besoin d’eux.
— Ouin, répéta James Mowry avec l’appréciation voulue.
— On en a agrafé une douzaine dans un café du quartier Laskin, continua Sagramatholou. Eux aussi ont bavardé. Mais ils débitent de ces idioties… jusqu’à présent. Ils admettent tous les crimes qui peuvent exister, sauf leur appartenance au DAG. Ils ne savent rien de cette organisation, ils disent.
— Qu’est-ce qui vous a menés à ce café ?
— Quelqu’un a eu la tête bêtement coupée. C’était un habitué de ce bistrot. On l’a identifié après des tas d’ennuis, on a remonté la piste et on a saisi un tas de ses fidèles amis. Six ou sept d’entre eux ont confessé le crime.
— Six ? Mowry fronça les sourcils.
— Ouin. Ils l’ont commis à six heures différentes, à six endroits différents, pour six raisons différentes. Ces sales sokos mentent pour qu’on relâche un peu la pression. Mais on obtiendra quand même la vérité.
— Ça m’a tout l’air d’une querelle de gangsters. Quel est l’angle politique, s’il y en a un ?
— Je ne sais pas. Les gradés gardent tout pour eux. Ils disent qu’ils savent que c’est un acte du DAG, donc celui qui l’a fait est un tueur du DAG.
— Peut-être que quelqu’un les a tuyautés, suggéra Mowry.
— Peut-être bien. Ça pourrait être aussi un menteur. Sagramatholou renifla. Cette guerre est bien suffisante sans que les traîtres et les menteurs nous compliquent la vie. On est sur les dents. Ça ne peut plus durer !
— Des résultats, avec les contrôles surprises ?
— Au début, oui. Et puis, il n’y en a plus eu parce qu’ils se sont méfiés. Ça fait dix jours qu’on les a arrêtés. Cette accalmie va leur donner une fausse impression de sécurité. Quand ils seront mûrs, on les cueillera.
— Très bien. Il faut se servir de son cerveau, ces temps-ci, hi ?
— Ouin.
— Nous y voilà. Tournez à gauche, puis la première à droite. »
La voiture passa rapidement derrière l’usine de construction mécanique, pénétra sur une route étroite pleine d’ornières, puis se glissa dans une autre qui n’était guère plus qu’un sentier. Tout autour, s’étendait un secteur nauséabond et à demi désert de vieilles bâtisses, de terrains, vagues et de tas de détritus. Ils s’arrêtèrent et descendirent.
Regardant autour de lui, l’agent du Kaïtempi nota : « Un repaire à vermine typique. Où, maintenant ?
— Au bout de cette allée. »
Mowry le mena dans l’allée, qui était longue, sale, et formait une impasse. Ils atteignirent un mur de cinq mètres qui bloquait leur avance. Personne en vue ; on n’entendait rien, à part le murmure lointain de la circulation et le grincement d’une enseigne antique et rouillée.
Mowry désigna la porte insérée dans le mur et dit : « Voilà la porte de secours. Il va me falloir deux ou trois minutes pour faire le tour et rentrer. Après ça, tenez-vous prêt à tout. » Il manœuvra le bec-de-cane ; aucun résultat. Verrouillée.
« Mieux vaut l’ouvrir pour qu’il puisse s’enfuir tranquillement, avança Sagramatholou. S’il se trouve coincé, il risque de vous tirer dessus et je ne pourrai pas vous défendre. Ces sokos deviennent dangereux, quand ils sont acculés. » Il fouilla dans sa poche, en sortit un trousseau de rossignols, et il sourit. « C’est plus simple de le laisser me tomber dans les bras. » Sur ce, il tourna le dos à Mowry et s’occupa de la serrure. Mowry regarda dans l’allée. Toujours personne en vue.
Sortant son pistolet, il déclara d’un ton calme, sans précipitation : « T’as frappé le vieux bavard alors qu’il était à terre.
— Pour sûr ! acquiesça l’agent secret en continuant à tripoter la serrure. J’espère qu’il mourra lentement, l’espèce de… » Sa voix s’interrompit alors que l’incongruité de la remarque de Mowry s’insinuait en lui. Il se retourna, la main appuyée sur la porte, et il leva les yeux sur le canon du pistolet. « Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que…
— Dirac Angestun Gesept », lui apprit Mowry. Le pistolet émit un petit ffout ! pas plus bruyant que celui d’une arme à air comprimé. Sagramatholou demeura debout, un trou bleu dans le front. Sa bouche resta ouverte en une expression hébétée. Puis ses genoux lâchèrent et il s’abattit, face en avant.
Rempochant son pistolet, James Mowry se pencha sur le corps. Il le fouilla rapidement, lui rendit son portefeuille après y avoir jeté un coup d’œil, mais lui confisqua l’insigne officiel. Quittant l’impasse à la hâte, il monta dans la voiture et la conduisit en pleine ville, à proximité d’un garage de voitures d’occasion.
Continuant le reste du chemin à pied, il examina l’assemblage de dynos déglinguées. Un Sirien mince, au visage dur s’avança à sa rencontre et remarqua le costume bien coupé de Mowry, son oignon et son bracelet en platine.
« Veinard ! annonça le Sirien, mielleux. Vous avez trouvé le meilleur endroit de tout Jaimec pour une bonne affaire. Chacune de ces voitures est sacrifiée. Il y a la guerre, les prix vont monter à toute allure et vous ne pouvez pas mieux tomber. Regardez un peu cette beauté. C’est un cadeau, un véritable cadeau. C’est…
— J’ai des yeux ! fit Mowry.
— Ouin, bien sûr ! Mais remarquez…
— Je sais ce que je veux ! lui apprit Mowry. Je ne désire pas rouler dans une de ces antiquités à moins d’être pressé de mettre fin à ma vie.
— Mais…
— Comme tout le monde, je sais qu’il y a la guerre. Avant longtemps, ça va être rudement dur de trouver des pièces détachées. Je m’intéresse à quelque chose que je peux transformer en pièces détachées. Il lui désigna un véhicule. Celui-ci, par exemple. Combien ?
— C’est une bonne bagnole, raisonna le vendeur avec une mine horrifiée. Elle ronronne comme si elle était neuve. Les plaques sont récentes…
— Je vois bien qu’elles sont récentes !
— … et elle est solide de la malle au capot. Je m’en débarrasse pour rien, oui, pour rien.
— Combien ?
— Neuf cent quatre-vingt-dix, répondit l’autre en considérant le costume et le platine.
— C’est du vol ! » déclara Mowry.
Ils marchandèrent jusqu’à ce que Mowry l’obtienne pour huit cent vingt – en fausse monnaie. Il paya et s’éloigna avec sa nouvelle acquisition. Elle grinçait, grognait et tanguait d’une manière qui prouvait qu’il s’était fait estamper d’au moins deux cents tickets, mais il n’en éprouvait pas de ressentiment.
Sur un terrain désert, encombré de débris métalliques, à quinze cents mètres de là, il gara la voiture, cassa son pare-brise et ses phares, ôta ses roues et ses plaques minéralogiques, prit toutes les pièces détachables du moteur et transforma efficacement l’engin en te que tout passant ne manquerait pas de considérer comme une épave abandonnée. Il s’éloigna, ne tarda pas à revenir avec la voiture de feu Sagramatholou et chargea les pièces dedans.
Une demi-heure plus tard, il balançait roues et autres articles dans le fleuve ; les plaques de Sagramatholou suivirent. Il s’éloigna, sa voiture de « récupération » maintenant identifiée par les plaques de l’épave. Une patrouille de la police ou du Kaïtempi pouvait désormais le suivre sur des kilomètres sans trouver le numéro qu’elle rechercherait.
Rassuré sur les contrôles surprises, il flâna en ville jusqu’à la nuit. Plaçant la voiture dans un parking souterrain, il acheta un journal et le parcourut en mangeant.
Suivant ce journal, un destroyer terrien solitaire – « un corsaire lâche et fuyant » – était parvenu à traverser les défenses formidables de Jaimec et à lancer une bombe sur le grand complexe national d’armement de Shugruma. Les dégâts étaient limités. L’envahisseur avait été abattu aussitôt après.
L’article voulait donner l’impression qu’un chien malin avait infligé une morsure sans gravité pour laquelle on l’avait tué. Mowry se demanda combien de lecteurs le croyaient. Shugruma se trouvait à près de cinq cents kilomètres… et Pertane avait frémi sous les ondes de choc de la lointaine explosion. S’il fallait en juger d’après cela, la zone visée devait maintenant représenter un cratère d’au moins trois kilomètres de diamètre.
La deuxième page affirmait que quarante-huit membres de l’immonde Parti Sirien de la Liberté avaient été capturés par les forces de l’ordre et seraient traités ainsi qu’ils le méritaient. Aucun détail d’avancé, aucun nom de donné, aucune inculpation de lancée.
Ces quarante-huit personnes étaient condamnées, quelles qu’elles fussent, ou quoi que l’on crût qu’elles fussent. Il se pouvait aussi que toute cette histoire ne fût qu’un mensonge officiel. Les autorités en place étaient bien capables de passer leur rage sur une demi-douzaine de petits malfaiteurs tout en les rebaptisant pour le public de membres du DAG et en multipliant leur nombre par huit.
L’une des dernières pages consacrait quelques lignes à déclarer brièvement que les forces siriennes avaient évacué la planète Gouma « afin de se déployer plus efficacement dans la zone réelle des combats. » Ce qui voulait dire que Gouma était éloignée de la zone de combat, absurdité apparente à tout lecteur capable de penser par soi-même. Mais quatre-vingt-dix pour cent des lecteurs ne pouvaient supporter ce terrible effort intellectuel.
L’article le plus significatif était de loin la contribution de l’éditorialiste. C’était un sermon pompeux fondé sur la thèse selon laquelle une guerre totale devait se terminer par une victoire totale, laquelle ne pouvait être obtenue que par un effort total. Il n’y avait place pour les divisions internes dans les rangs siriens. Tout le monde, sans exception, devait se serrer derrière les dirigeants, dans leur détermination à mener la guerre à sa conclusion logique. Les incrédules et les hésitants, les embusqués et les râleurs, les paresseux et les mollassons étaient aussi traîtres à cette cause que les espions et les saboteurs. Il fallait régler leur compte promptement, une fois pour toutes.
C’était un cri d’agonie très net, bien que le DAG ne fût point ouvertement mentionné. Puisque toutes ces harangues étaient d’inspiration officielle, il était raisonnable de supposer que les gros bonnets éprouvaient des douleurs aiguës ; en fait, ils criaient à voix haute qu’une guêpe pouvait piquer. Peut-être quelques-uns d’entre eux avaient-ils reçu de petits colis qui tictaquaient, et n’approuvaient guère ce passage du général au particulier.
Maintenant que la nuit était tombée, James Mowry emporta sa valise dans sa chambre. Il procéda rapidement à son approche. Tout repaire risquait de devenir un piège à chaque instant, sans avertissement. À part la possibilité que la police ou le Kaïtempi l’attendent après avoir obtenu une piste menant jusqu’à lui, il risquait aussi de rencontrer le logeur qui s’étonnerait que sa chambre soit utilisée par un nouveau personnage à l’air beaucoup plus prospère.
Le bâtiment n’était pas surveillé ; la chambre n’était pas gardée. Mowry parvint à se glisser dedans sans se faire remarquer. Tout s’avéra intact : personne n’avait trouvé de raison de venir fourrer son nez dans ses affaires. Il s’affala tandis qu’il méditait sur la situation. Il était évident qu’autant que possible, il lui faudrait entrer et sortir de sa chambre dans les seules heures de ténèbres. Autrement, il lui faudrait se trouver une nouvelle cachette, et dans un secteur plus approprié à sa nouvelle apparence, de préférence.
C’est le lendemain qu’il regretta surtout la destruction de sa première valise et de son contenu à Radine. Cette perte ajoutait à son travail, mais il ne pouvait rien y faire. Il dut donc à nouveau passer toute la matinée dans la bibliothèque à recueillir une liste de noms et d’adresses pour remplacer la précédente. Avec du papier, des enveloppes et une petite polycopieuse, il passa deux jours à préparer une pile de lettres. Quel soulagement lorsqu’elles furent terminées et qu’il les eut expédiées !
Sagramatholou était le quatrième.
La liste sera longue.
Dirac Angestun Gesept.
Il avait ainsi fait d’une pierre plusieurs coups. Il avait vengé le vieillard – ce qui le satisfaisait tout particulièrement ; il avait frappé un nouveau coup contre le Kaïtempi ; et il disposait d’une voiture impossible à retrouver par les agences de location ou autres voies usuelles. Pour finir, il avait donné aux autorités une nouvelle preuve de l’empressement du DAG à tuer, à mutiler et à se frayer à tout prix un chemin jusqu’au pouvoir.
Pour accélérer les choses, il posta en même temps six colis. Extérieurement, ils étaient identiques aux précédents ; ils émettaient le même tic-tac léger. Là s’arrêtait la ressemblance. À des périodes allant de six à vingt heures après l’expédition, ou lorsque l’on tenterait de les ouvrir, ils devaient exploser avec suffisamment de force pour aplatir un corps contre le mur.
Le quatrième jour après son retour, il se glissa dehors, récupéra sa voiture et rendit visite à la borne 33-den de la route de Radine. Plusieurs voitures de patrouille le dépassèrent, mais aucune ne s’intéressa à lui. Atteignant la borne, il creusa à sa base et découvrit son enveloppe de cellophane, qui contenait maintenant une petite carte. Seul était écrit : Asako 19-1713.
Le truc avait marché.